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dimanche 9 juin 2024

Le phénomène du Yébi au Sénégal (La récompense de la belle fille à la belle-famille après l’accouchement), une expression des inégalités au sein de la société sénégalaise

 

Le « Yébi » est une pratique instaurée par la société sénégalaise qui représente la récompense de la belle-fille à sa belle-famille, après son accouchement, à l’occasion du baptême de son enfant. Les cadeaux en question peuvent être sous forme d’argent et/ou de biens (Tissus prestigieux, draps, accessoires, etc.). C’est une pratique riche de significations socioculturelles. Du point de vue culturel, elle représente l’expression de la gratitude et de la reconnaissance de la belle-fille envers sa belle-famille pour son soutien durant le long de sa grossesse. En outre, en établissant cette norme, la société avait pour vision de faciliter le renforcement des liens familiaux et la consolidation des rapports de solidarité et de respect mutuel entre la belle-fille et la famille élargie. Elle est aussi conçue, par la conscience collective, comme un moyen de transmission des traditions et des valeurs culturelles de la société aux générations suivantes, assurant ainsi la continuité des coutumes et l’adhésion de la femme aux normes sociales et culturelles. Sur le plan social, l’optique derrière le phénomène du « Yébi » est le raffermissement de la cohésion sociale au sein de la famille élargie, en favorisant un esprit de communauté et de coopération.

Cependant, nos analyses de la société montrent que, même si cela est bénéfique pour renforcer les liens familiaux et exprimer de la gratitude, cette pratique, loin de garantir la stabilité sociale, s’avère être une source de pression sociale et économique pour la belle-fille et sa famille, en plus d’être une injustice sociale notoire. En d’autres termes, c’est la femme qui abandonne le cocon familial où elle est entourée d’amour, de compréhension et de respect, pour s’intégrer à la famille de son conjoint, souvent peu accueillante. Elle doit faire face aux humeurs changeantes, aux exigences et aux attentes de chacun, tout en acceptant, dans beaucoup de cas, la jalousie, les coups bas, les mauvais traitements de la part de sa belle famille, et parfois même de la part de son propre mari. C’est encore elle qui est généralement responsable des tâches ménagères quotidiennes. C’est toujours elle qui porte la grossesse pendant neuf mois, endurant des maux et des insomnies. Après l’accouchement, c’est à elle et à sa famille de récompenser son époux et sa famille en guise de gratitude pour la naissance de l’enfant. Avec un peu de malchance, ils oublieront tout cela, au bout de quelques jours, et lui infligerons de la maltraitance. Souvent, si une femme décide de ne pas se conformer à cette réalité en raison de contraintes financières ou de convictions personnelles, elle fait face à une belle-famille qui lui rend la vie insupportable dans la maison conjugale. Selon les familles, la récompense de la famille élargie, lors de la cérémonie, peut se révéler insuffisante. En effet, si la récompense en soi n’est pas à la hauteur des attentes de la belle famille, ceci peut être source de frustration chez cette dernière et de mauvais traitement contre la femme mariée. Cela dit, la plupart du temps, les conditions de vie de la belle-fille dans la maison conjugale dépendent de plusieurs facteurs, dont sa capacité à accomplir cette tâche et le montant déboursé à cette fin. Par conséquent, si la femme appartient à une famille aux ressources financières modestes et surtout, si son époux fait partie d’une famille financièrement stable, la grossesse peut constituer une source de pression et de stress énormes. Cela incite souvent la femme mariée et sa famille à participer à des tontines dès les premiers mois de la grossesse, dans le but de se préparer davantage et d’éviter l’humiliation de ne pas être en mesure de se conformer à cette norme ou de ne pas avoir les moyens de satisfaire la belle-famille à la hauteur de ses attentes. En concevant ainsi le rôle de la femme dans le couple, la société fragilise davantage cette dernière, perpétue les inégalités sociales et occasionne l’instabilité sociale.

En résumé, cet article porte un regard critique sur le phénomène du « Yébi » instauré par la société sénégalaise. Il met en évidence le rôle central des femmes dans la fami.lle, la complexité des liens familiaux et l’influence des traditions sur la solidarité sociale. Bien qu’elle présente des avantages, elle soulève également des défis en termes de pression sociale et économique pour les femmes et leurs familles. Ainsi, il est de la responsabilité des hommes de mettre un terme à cette situation, bien que cela puisse s’avérer ardu. Il s’agit là d’une norme assez contraignante qu’il est difficile d’éradiquer et qui a fait l’objet d’une transmission intergénérationnelle. Si les hommes tentent de l’enrayer, ils feront face à une forte résistance de la part de leur famille. Toutefois, la justice sociale exige des sacrifices. Les femmes, étant dans une position inconfortable, ne peuvent pas, à elles seules, porter ce combat. Les hommes sont plus adaptés, puisqu’il s’agit là de leur propre famille. La belle famille est tout naturellement plus indulgente s’il s’agit de leur enfant biologique que si c’est la belle-fille qui entreprend la résistance. Il faut des hommes forts, courageux pour bannir cette norme qui ne fait que menacer l’ordre social.


HALIMATOU KEITA, SOCIOLOGUE DE LA FAMILLE ET DE L’ÉDUCATION, ÉTUDIANTE EN COMMUNICATION ET RELATIONS PUBLIQUES!

 


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