Cet article est le
fruit de notre réflexion sur les rapports de domination entre l’homme et la
femme au sein de la vie de couple dans la société sénégalaise.
N.B. Cette réflexion ne s’inscrit pas
dans l’optique de prendre la défense des femmes ni de formuler des reproches à
l’égard des hommes. Il s'agit là juste d'une contribution pour décrire des faits que nous avons constatés afin qu’aussi bien les hommes que les femmes puissent prendre
un recul et effectuer une introspection.
Il ressort de nos
observations que beaucoup d’hommes africains sont fermés à l’idée d’entretenir un débat
contradictoire avec les femmes. Plutôt que de faire preuve d’attention pour
recueillir les informations utiles dans leurs propos, ils ont tendance à
s’offusquer, se barricader face à des femmes qui savent s’affirmer, défendre
leurs idées. Et apparemment, ils considèrent cet échange d’idées comme un
danger pouvant leur faire perdre la face devant ces femmes et remettre en
question leur autorité. Ils ont tendance à leur
apposer l’étiquette de féministe, de femmes anticonformistes, autoritaires, rebelles,
etc., afin de mettre fin au débat et de leur dépouiller de ce courage de faire
valoir leurs opinions. Pourtant, à l’ère où nous sommes, ces échanges d’idées, plutôt que de constituer une menace pour l’autorité de l’homme, se révèlent fructueux en ce sens qu’ils permettent l’émergence de nouvelles connaissances, de meilleures façons d’agir, de penser, d’interagir avec les autres, de vivre en société. Et transposée dans
la vie de couple, cette ouverture au dialogue se révèle être le moyen qui
facilite une meilleure connaissance mutuelle des deux partenaires, des attentes
de l’un envers l’autre et donc de bâtir des relations solides à une forte
cohésion. Ce dernier point est essentiel et nous permet d’entrer dans le vif du
sujet que nous souhaitons développer aujourd’hui, à savoir les concepts
d’autorité et de soumission dans la vie de couple, un sujet que nous considérons
d’actualité, puisque beaucoup de couples s’effritent à cause des conflits
tournant autour de ces deux concepts.
N’a-t-on pas une
fois entendu, lors d’une dispute de couple, l’homme traiter sa partenaire de
femme rebelle, insoumise, irrespectueuse, autoritaire au moment où,
parallèlement, celle-ci lui reproche de manquer à ses devoirs en termes de
respect, de considération, d’attention, d’écoute, de transparence, etc., pour
justifier sa rébellion? À défaut d'avoir vécu, une fois dans sa vie, un tel
scénario ou d’y avoir assisté, on a sans doute une fois connu un (e) ami (e) ou
une sœur ou un frère ou l’ami d’un ami se plaindre de ce genre de situation
dans sa vie de couple. Il s’agit là d’un cas assez récurrent qu’il n’est pas
difficile de croiser autour de soi. Alors, pourquoi cette confusion? Pourquoi
beaucoup de couples traversent-ils ce genre de conflits de telle sorte qu'il
devient souvent difficile de déterminer qui a tort et qui a raison, tant chacun
des concernés semble détenir la vérité de son côté? C’est à cette question que nous
allons tenter de répondre.
Ce serait minimiser la complexité de ce fléau, que de réduire l’explication de son fondement à un seul phénomène. Il existe une multitude de causes. Ces conflits peuvent provenir aussi bien de la femme que de l’homme. Le concept de parité mis en avant depuis un certain nombre d’années n’est pas en reste, mais, dans un premier temps, nous tenons à soulever une autre des causes dont on ne parle pas assez souvent, à notre avis, mais qui nécessite des efforts de sensibilisation récurrents tant son rôle dans l’anéantissement des liens conjugaux est énorme. En effet, conformément à nos observations, nous avons pu remarquer que beaucoup d’hommes sont en déphasage avec l’état d’avancement actuel de la société. Pour ce qui concerne les femmes, l’analyse de ce phénomène viendra en deuxième position.
En fait, ce qu’il ne faut pas perdre de vue est que le concept de l’autorité de l’homme sur la femme a cessé d’être ce qu’elle était dans la société traditionnelle depuis longtemps. Jadis, dans une multitude de cas, même si l’homme avait des comportements qui vont à l’encontre de ses devoirs conjugaux envers sa femme, celle-ci pouvait avoir tendance à se fondre dans la résignation, puisque, selon elle, cette résignation est la clé de voûte de la réussite de sa progéniture. Et cette croyance est le fruit d’une construction sociale qui débute depuis l’enfance. La société au cours du processus de socialisation a réussi à incorporer chez la femme l’idée selon laquelle sa soumission totale à son homme constitue un élément indispensable pour assurer un avenir radieux à ses enfants, les proverbes wolofs suivants l’illustrent bien comme « Kou gnoulouk sa dieukeur yak sa dom » et « ligueyou Ndeye agnoup dom » (la réussite des enfants dépend de la soumission de la femme à son époux). Par conséquent, cette soumission se révèle comme normale, naturelle, obligatoire pour elle. Ceci pour dire qu’avant, la femme avait une connaissance limitée de ses droits. Elle tendait plus à se conformer aux normes sociales établies, ainsi, elle pouvait être plus flexible face à son partenaire. Il faut noter aussi que cette conception de la soumission n’émane pas de la religion, mais plutôt de la société. Et cette sorte de répartition inégale des rôles entre la gent masculine et la gent féminine dans plusieurs domaines a engendré et engendre encore beaucoup d’injustices pour les femmes. La forte pression que la conscience collective fait subir aux femmes au moment où les hommes bénéficient d’une grande marge de manœuvre amène la majeure partie de ces derniers à accomplir des actes peu conformes aux normes de la vie conjugale en s’attendant, parallèlement, à ce que les femmes s’y assujettissent sans formuler aucune forme de refus. Et cette réalité est toujours présente. L’adultère est une parfaite illustration de cette assertion. La religion musulmane, par exemple, prévoit exactement la même sanction aussi bien pour l’homme que pour la femme qui commet l’adultère « La fornicatrice/ az-zâniya et le fornicateur/az-zâniy, fouettez- les chacun de cent coups de fouet. Et ne soyez point pris de pitié pour eux dans l’exécution de la loi d’Allah - si vous croyez en Allah et au jour dernier. Et qu’un groupe de croyants assiste à leur punition. » S24. V2. Pourtant, la plus haute punition que l’homme adultère reçoive de la société est de se voir apposer l’étiquette d’homme infidèle, un « charmeur ». En revanche, quand il s’agit de la femme, elle se verra persécutée, jugée, marginalisée, bannie par la société. Elle subira une répression tellement brutale et féroce que sa vie s’en retrouve anéantie. L’idée ici n’est pas de légitimer l’adultère pour quiconque, mais juste d’illustrer comment la société, à travers les traitements inégaux entre l’homme et la femme, a fini par engendrer certaines injustices sociales.
L’autre illustration qu’il convient de mentionner est les répartitions des tâches entre les hommes et les femmes. La société a attribué les travaux domestiques à la femme et, parallèlement, le devoir de travailler et de subvenir aux besoins financiers de sa famille à l’homme. Ainsi, des stéréotypes visant à limiter la place de la femme au foyer ont été instaurés. Pourtant, du point de vue religieux, il est établi que la femme n’est pas destinée à s’occuper obligatoirement des tâches ménagères, dans son article Quel
rôle pour la femme dans les systèmes de la choura islamique?
Kamal Znidar, écrivain marocain, postule que « Dieu n'a pas créé la femme pour
s'occuper uniquement de ses enfants et de son mari. Il n'a jamais limité son
rôle à sa perfection de bien manier, un aspirateur, un four, le lave-linge, et
masser le corps des hommes après les travaux et les déplacements fastidieux. Ce
joli trésor est loin d'être une esclave ou une bonne. Elle est une perle
précieuse qui ne différencie pas beaucoup de l'homme, qui doit étudier, œuvrer
et apporter un plus à l'humanité comme le reste des hommes. ». Et ce passage
coranique vient appuyer cette thèse « Entraidez-vous dans l'accomplissement des
bonnes œuvres et de la piété et ne vous entraidez pas dans le péché et la
transgression. Et craignez Dieu, car Dieu est, certes, dur en punition !} Verset
2 de la Sourate 5. Autrement dit, les théories de l’inégalité des sexes entre l’homme et la femme découlent d’une idéologie machiste et sexiste visant à freiner « la montée des femmes dans un monde égalitariste et méritocratique où la concurrence (religieuse, politique et socioprofessionnelle) sera pure et parfaite ». En réalité, tant l’homme que la femme doivent travailler fort et s’entraider harmonieusement afin de contribuer au bien-être de la société. « L’Islam avait pour objectif l’émergence de générations de grandes femmes qui vont marquer l’histoire humaine par leurs idées et leurs œuvres dans tous les domaines de la vie sociale, politique, culturelle, scientifique, économique, etc. Mais ceux qui ont dirigé le monde après la fin du règne des califes bien guidés avaient une vision opposée à tout ça. ». (Kamal Znidar, Quel rôle pour la
femme dans les systèmes de la choura islamique?).
La mauvaise interprétation de l’inégalité des
sexes proviendrait selon Mouhamed Chérif Ferjani du verset coranique qui
stipule « “Les hommes leur (c’est-à-dire aux femmes) sont supérieurs d’un
degré” (2/228) (Mouhamed Chérif Ferjani, Islamisme
et droits de la femme).
Un verset qui a été par la suite repris par les islamistes pour élaborer l’idée
d’une suprématie de l’homme sur la femme.
Sayyid Qutb, poète et essayiste égyptien, un cadre dirigeant des frères musulmans, a eu à apporter des éclaircissements en précisant que l’inégalité entre l’homme et la femme dont il s’agit est différente de ce qui a été largement relayé et normalisé en ces termes « Entre les sexes, l’égalité de la femme avec l’homme est totale du point de vue de l’appartenance à l’espèce humaine et des droits de la personne. La distinction n’est instituée qu’au regard des considérations relatives aux possibilités, à l’expérience et à la responsabilité (de l’homme et de la femme) ; ce qui n’affecte pas le statut humain des deux sexes. Là où il y a égalité de possibilités (naturelles), d’expérience et de responsabilité, ils sont égaux. Là où ils diffèrent en quoi que ce soit, l’inégalité doit être en conséquence. ».
Cependant, vous n’êtes pas sans savoir que la société a connu beaucoup de mutations économiques, sociales, culturelles et politiques entre temps (la scolarisation des femmes, l’avènement des technologies de l’information et de la communication, la mondialisation, l’insertion des femmes dans le milieu professionnel, etc.). Il n’est plus un secret, aussi, que ces changements intervenus dans la société ont eu un grand impact sur l’éducation des individus ainsi que sur l’éveil des consciences. Ainsi, IL
EST FONDAMENTAL DE SAVOIR QUE L’AUTORITÉ N’EST PLUS UN ACQUIS FIGÉ, DÉFINITIF,
ABSOLU comme elle pouvait
l’être avant dans la majorité des cas. ELLE
NE S’ACQUIERT PAS, non plus, PAR
LE MOYEN de la CONTRAINTE, mais plutôt PAR MÉRITE.
Elle doit subir une GESTION NATURELLE,
CONSTANTE ET QUOTIDIENNE pour que SA PÉRENNITÉ SOIT ASSURÉE. Cela dit, au même titre que la gent masculine, les femmes sont devenues de plus en plus conscientes de leurs droits et devoirs. Elles savent davantage distinguer le juste de l’injuste, le normal de l’anormal, l’acceptable de l’inacceptable. Nous ne sommes plus à l’ère de la société traditionnelle où la soumission s’acquérait dès le début de la vie de couple sans risque de changement pendant toute sa durée. Les choses ont changé, parce que la mentalité des individus a évolué. Au début de la vie de couple, la femme se soumet tout naturellement à l’homme, lui voue une énorme considération par amour, certes, mais aussi dans le but de se conformer aux normes religieuses et sociales. Cependant, il est à retenir que, pour conserver cette autorité et éviter de tomber de ce piédestal, il lui faut être à la hauteur. Il s’agit aujourd’hui davantage d’une logique de réciprocité, portée par un sentiment de justice qui anime les femmes. J’ai décidé d’écrire ce texte parce que, à travers mes observations, je constate un fossé important entre la conception que certains hommes se font des notions de soumission et d’autorité et ce que ces notions sont devenues dans la réalité concrète actuelle. Et ceci crée beaucoup de difficultés dans les couples. En réalité, au fil des années, ces transformations intervenues au sein de la société ont créé des conditions qui obligent les individus à trouver des mécanismes d’adaptation sociale afin de mieux s’intégrer dans la cité. Toutefois, force est de reconnaître que, malgré ces efforts d’ouverture à la modernité, ils évoluent toujours consciemment ou non avec certaines normes de la structure sociale traditionnelle. Une preuve que la rupture culturelle n’est jamais totale, comme l’atteste Ludwig Josef Johann Wittgenstein « Tout ce qui rompt maintient en partie ce contre quoi il rompt. Tout ce qui intègre, intègre également des éléments dont il tient à se distinguer ». Cet attachement à cette vision paternaliste de la domination masculine se présente comme l’une des causes fondamentales de l’affaiblissement de la vie de couple de nos jours. La réalité est que les femmes aussi ont des attentes de la part des hommes en termes de respect, de considération, d’attention et de transparence pour continuer à ressentir l’envie de se soumettre. « La soumission doit être une réaction naturelle à une direction aimante. Quand un mari aime sa femme, comme Christ a aimé l’Église (Éphésiens 5.25-33), il est naturel pour sa femme de se soumettre à lui. ». (Verset biblique) L’homme qui manque à ses devoirs conjugaux sans se soucier des attentes de sa partenaire ne peut espérer en retour occuper toujours la place initiale qu’il avait dans la vie de celle-ci et vice versa. Les femmes sont devenues plus exigeantes maintenant parce que plus conscientes. Et le problème réside dans le fait que certains hommes semblent perdre de vue cet état de fait. Ils restent toujours fidèles, sur plusieurs points, à la configuration initiale de la société. Ils semblent ignorer ou négliger qu’il est devenu fondamental de déconstruire, de s’émanciper de cette culture patriarcale d’origine qui promeut la détention de l’autorité par les hommes à l’exclusion explicite des femmes et de revoir la place de celles-ci dans le couple. Ceci est souvent fait par ignorance de la vérité ou pour éviter de perdre les privilèges, la facilité que leur confèrent les rapports sociaux de genre tels qu’ils ont été établis par la société. Ainsi, ils ont tendance à poser certaines actions qui suscitent l’insatisfaction et la frustration de leurs partenaires, comme le manque de respect, la négligence, l’infidélité, la violence, les cachotteries et le manquement volontaire à leurs devoirs financiers et psychologiques, en s’attendant à ce qu’elles se soumettent à leur volonté. Ils sont, parallèlement, étonnés de se heurter à la rébellion de ces dernières, qui veulent à tout prix faire respecter leurs droits en tant qu’êtres humains, en particulier en tant que femmes. C’est aussi un autre fait qui explique la désobéissance des femmes dans certains couples et la confusion qui en découle, ce qui rend difficile pour les deux partenaires de déterminer qui est responsable. En termes plus clairs, certains hommes, du fait de cette construction sociale, considèrent la soumission totale de la femme normale, même lorsqu’ils dérogent aux normes du lien marital. Les femmes, cependant, en raison de leur prise de conscience, trouvent légitime et très raisonnable leur refus à s’assujettir si elles considèrent que leurs droits sont bafoués. C’est là d’où vient la confusion, puisque chacun, dans ce cas de figure, est convaincu de détenir la vérité de son côté.
Pourtant, la
religion a bien encadré ces notions d’autorité et de soumission puisque, selon
elle, « Dieu a créé la femme à partir d’une côte de l’homme, non de sa tête
pour la diriger, ni de ses pieds pour être écrasée par lui, mais de son côté
pour être son égale, sous ses bras pour être protégée, et près de son cœur pour
être aimée. » (Matthew Henry, un commentateur biblique). En outre toujours
selon la bible « La soumission dont il est question en Éphésiens
5 ne permet pas au mari d’être égoïste
et dominateur. Dieu lui demande d’aimer sa femme (verset
25) et il a la responsabilité devant lui
d’obéir à ce commandement. Il doit exercer son autorité avec sagesse, grâce et
crainte de Dieu, à qui il devra rendre des comptes. ».
Par ailleurs, les mutations qui ont bouleversé le déroulement de la société n’ont pas épargné les femmes. Autrement dit, les femmes non plus ne sont pas en reste, puisqu’elles aussi subissent les répercussions de ces changements. Il advient dans une multitude de situations que cela soit la femme qui est à l’origine de l’instabilité de son couple en délaissant ses obligations maritales. Les soubassements d’une telle situation sont multiples. L’indépendance économique, l’émancipation, la scolarisation, le recul de la religion, la sexualité, la belle-famille, etc., sont autant de phénomènes qui sont à l’origine de cette situation. Déjà, si les défenseurs de l’émancipation de la femme ont contribué à la sensibilisation de celle-ci par rapport à ses droits conjugaux, force est de reconnaître qu’ils ont, d’une certaine manière, engendré le désengagement d’une masse importante de femmes de leurs devoirs conjugaux. En effet, il s’est agi que la population détient une connaissance limitée des véritables combats des tenants de l’émancipation de la femme. Ces derniers, dans leur mission de conscientisation de la gent féminine, mettent principalement l’accent sur le droit à l’affranchissement légal des femmes au sein de la famille et de la société de manière générale à travers l’expression « égalité entre les époux ». Et cette expression même, fait l’objet de confusion au sein de la société aussi bien chez les hommes que chez les femmes. En effet, L. Frank dans Essaie sur la condition politique de la femme nous explique leur combat en ces termes «Abolir la puissance maritale et fonder le droit de famille sur le principe d’égalité entre les époux, concéder aux femmes le droit de faire un honnête usage de leurs facultés et rendre à tous sans aucune distinction de sexe, les métiers, les emplois, les professions libérales, les carrières industrielles et autres, enfin reconnaître aux femmes une part d’intervention dans la gestion et le règlement des intérêts publics ». Nous voyons, ainsi, que leur engagement s’inscrit dans une logique d’amélioration des conditions de vie de la femme dans un contexte où, comme il a été expliqué plus haut, la société avait fini par dépouiller la femme de toute son autonomie en instaurant cette vision paternaliste de la domination masculine. Seulement, leur mission subit une interprétation qui prête à confusion. En plus, en omettant de fournir autant d’efforts pour rappeler constamment aux femmes, par souci d’impartialité, qu’à côté de leurs droits pour lesquels elles se battent, elles avaient aussi des obligations à remplir pleinement envers leurs époux, un climat de confusion s’est installé chez une multitude de femmes et d’hommes qui ont été égarés par l’égalité des époux qu’ils prônent.
Conséquemment, les tensions s’intensifient au sein des couples, car, dans le processus de revendication de leurs droits, certaines femmes tendent à négliger leurs obligations conjugales, se percevant comme totalement autonomes, tandis que, parallèlement, les hommes s’offusquent, estimant leur autorité menacée et cherchant à la préserver. En outre, avec leur indépendance économique, beaucoup de femmes ne sentent plus l’obligation d’endosser le poids du mariage avec tout ce qu’il implique comme engagement. Ainsi se multiplient les situations de négligence envers les partenaires, le manque de respect; certaines vont même jusqu’à s’engager dans des relations extraconjugales, autant d’éléments qui rendent aujourd’hui la gestion des ménages plus complexe et contribuent à l’augmentation du taux de divorce. Et c’est souvent elles-mêmes l’initiatrice de la séparation. Dans son article « Émancipation des femmes », S. Déploige confirme cette thèse : « De fait, voyez les statistiques : c’est l’épouse qui demande le plus souvent de briser le lien matrimonial. »
Dans sa thèse intitulée « Mariage et divorce à Dakar : itinéraires féminins », la chargée de cours à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, Fatou Binetou Dial, soutient, à cet effet, que « Le Sénégal est passé du statut de mariage précoce au statut de mariage tardif… Les jeunes sénégalais sont les derniers à se marier en Afrique de l'Ouest. L'étude révèle aussi la précocité des divorces à Dakar. De nos jours, les divorces interviennent très tôt, dans les 5 premières années ».
L’autre point essentiel que nous tenons à soulever parmi les répercussions de ce concept d’émancipation de la femme dans la vie de couple est L’IMMATURITÉ AFFECTIVE. L’accès des femmes au monde du travail leur laisse de moins en moins de temps pour s’occuper de l’éducation des enfants. En effet, la famille demeure le centre névralgique de l’apprentissage et de la connaissance. Les parents sont les premiers acteurs responsables de l’éducation des enfants. Dans la société traditionnelle, dans la majorité des cas, c’est la femme qui demeurait à la maison pour s’occuper des enfants et leur inculquer les valeurs, les normes, croyances sociales et religieuses. Elle se chargeait de définir pour les enfants la trajectoire de socialisation idoine pour chacun d’entre eux selon leur sexe (féminin ou masculin). De ce fait, les garçons recevaient un style d’éducation qui, du fait des conseils, des jouets qu’on leur procurait (voiture, maison, etc.), le type de sanction qu’ils recevaient en cas de déviation, etc., les préparait à devenir un responsable capable de subvenir aux besoins financiers de sa famille, de la protéger, de la mettre sous un toit, etc. La fille, de son côté, recevait une éducation différente. Elle était préparée à devenir une épouse soumise, douce, dévouée à son mari, capable de cuisiner, de s’occuper de ses enfants, entre autres, à travers le traitement qu’elle recevait de ses parents (douceur, attention etc…), les conseils (soumission, respect envers les ainés…), les jouets (cuisines, ustensiles de cuisine, bébés, maquillage, etc.). Ils (les garçons et les filles) se voyaient aussi inculquer les valeurs de ngor (loyauté), diom (dignité), maturité, etc. Ceci pour dire qu’ils étaient tous les deux, en fonction de leur genre, responsabilisés, dès l’enfance, par rapport à l’engagement matrimonial et la vie de couple. Toutefois, de nos jours, la femme est confrontée à une réduction considérable de sa disponibilité en raison de ses responsabilités professionnelles. Conséquemment, elle ne bénéficie plus de tout le temps qu’elle avait pour remplir pleinement ce rôle. Pendant ce temps, l’homme, de son côté, est, lui aussi, tenu de toujours travailler afin d’être en mesure de continuer à accomplir ses responsabilités financières. Sur ce, une partie considérable de l’éducation des enfants est assurée par l’école, les technologies et de l’information et de la communication, les médias sociaux, les amis, l’entourage, etc. Il en découle une immaturité émotionnelle d’une masse importante d’enfants, aussi bien chez les garçons que chez les filles par ce qu’ils n’ont pas suivi le même processus de socialisation qui devait les préparer à assumer avec maturité et responsabilité, leurs rôles d’époux et d’épouse une fois devenus adultes. L’immaturité émotionnelle, encore appelée immaturité affective, représente, selon Max, dans son article Développement personnel, « un adulte dont le comportement peut être qualifié d’enfantin. Certains de ses actes ou décisions sont donc en complète contradiction avec son âge. ». Fixation excessive sur les figures parentales, égocentrisme marqué, faible tolérance à la frustration, immaturité affective et sexuelle, impulsivité et difficulté à établir des relations humaines stables, etc., sont les caractéristiques d’une personne atteinte d’immaturité affective, selon Gilles Lherbier et Alexis CAMPO dans L’immaturité psychoaffective. Elle constitue également une source supplémentaire de ces tensions et de la récurrence des séparations, dans la mesure où de nombreux jeunes s’engagent dans le mariage de manière impulsive, sans en mesurer pleinement les tenants et les aboutissants : soit par imitation de leurs pairs, dans le but de satisfaire le fantasme de vivre l’effervescence festive liée à l’organisation du mariage, soit pour céder à la pression sociale de l’entourage, soit pour assouvir leurs désirs charnels, soit encore par amour, en méconnaissant qu’au-delà de ce sentiment, le mariage, en raison de sa durée et de sa complexité, requiert de nombreuses autres considérations.
Au fond, même si le modèle de configuration paternaliste de la société connaît beaucoup de limites, il présente quand même l’avantage de préparer les jeunes à l’engagement marital. Jadis, le taux de divorce n’était pas aussi élevé que de nos jours. Toutefois, il reste un modèle inadéquat en ce sens qu’à côté de cet avantage, il dépouille la femme de toute son autonomie, de ses droits fondamentaux, et engendre une multitude d’injustices. Déjà, comme rapportées dans la deuxième partie de l’article, la longévité et la stabilité de certaines de ces unions étaient dues au fait que les femmes avaient coutume de se résigner, quelle que soit la situation. Si elles restaient à la maison pour s’occuper de l’éducation des enfants et du foyer de manière générale, elles sacrifiaient, au même moment, les autres droits que la religion leur confère : droit de travailler, d’apporter sa contrition dans les autres sphères de la vie (économique, social, politique, etc.) et ce même schéma se reproduisait de génération en génération. Il convient, donc, de repenser un modèle de société plus équitable, qui sera en mesure de minimiser les dégâts des mutations dans le respect des droits des individus (hommes comme femme).
Finalement, comme dénouement de cette fragilité de l’institution qu’est le mariage, je prône le retour aux textes religieux. La solution idoine à ces conflits conjugaux n’est pas une bataille entre les hommes et les femmes. Ce n’est pas une lutte des femmes contre les hommes ni l’inverse, qui règle le problème. Il s’agit plutôt d’un combat qu’ils doivent mener ensemble, parce qu’ils sont tous, inconsciemment, sous l’emprise d’influences externes qui, même si elles prétendent être motivées par un désir de consolidation de la cohésion sociale, contribuent, quand même, à la perpétuation des inégalités de genre et, conséquemment, à la déstabilisation des fondements de notre société. Et pour rétablir l’ordre social, une émancipation de la lecture masculine des textes religieux s’impose, pour cela, il leur faut tous développer plus d’engagements personnels dans l’appropriation des préceptes religieux. Autrement dit, les hommes comme les femmes doivent se lancer dans la recherche de la vérité par eux-mêmes, et ceci en effectuant une lecture des textes religieux dans l’optique de découvrir avec transparence des développements qui permettent de reconnaître l’identité, la place, le rôle et les droits de chacun au sein de la société et particulièrement dans la vie de couple. D’ailleurs, lors d’un débat sur les rapports de domination entre l’homme et la femme, Tariq Ramadan soulève un autre point essentiel «95% du discours musulman sur leur rôle parle des femmes en tant que mère, en tant qu’épouse, en tant que fille, mais pas en tant que femme. Nous avons à développer un discours féminin. J’appelle les femmes à une lecture du coran à être engagées dans les sciences islamiques, à développer quelque chose qui doit être une présence sociale ».
En outre, aussi bien l’homme que la femme doivent s’assurer de remplir pleinement leur rôle l’un envers l’autre pour minimiser les risques de frustration, de conflit, et ainsi assurer la cohésion du couple. Pour cela, je préconise le respect des droits de chacun, mais aussi le renforcement de la communication dans le couple. Selon Léa Debise, « Dans une relation amoureuse, la communication est particulièrement importante, car elle permet de renforcer la confiance, de mieux se comprendre mutuellement et de s’engager dans une relation émotionnelle profonde » (article : La communication dans le couple). Il ne s’agit, évidemment, pas de n’importe quel type de communication, puisque, si elle ne s’accompagne pas d’une écoute active qui implique une volonté manifeste de connaitre les attentes, les préoccupations de l’autre afin de fournir les efforts nécessaires pour les satisfaire, elle se révèle inutile et infructueuse. Il est important d’écouter l’autre, mais avoir l’honnêteté et la grandeur de reconnaitre sa culpabilité, le cas échéant, et de se réajuster l’est encore plus. Les conflits sont inhérents à la vie de couple, mais ceci n’est pas une raison de les ignorer et une communication sincère avec une volonté manifeste de les résoudre est essentielle « Pour autant, les moments de désaccords au sein d’un couple sont également normaux … La communication permet de résoudre ces points de désaccord en échangeant ses opinions avec son partenaire, afin que les discordes ne perdurent pas ». (la clinique E Santé, 5 conseils pour rétablir la communication dans votre couple), d’où l’importance de l’échange d’idées dont nous avons parlé au niveau de la première partie de l’article.
En résumé, l’essence de cette réflexion consiste à présenter une description objective d’un phénomène observé, notamment les tensions dans le couple et les séparations, qui contribuent au renforcement de l’instabilité sociale. Elle vise également à proposer une explication sociologique de son origine, ce qui permettrait tant aux hommes qu’aux femmes de faire une introspection et de réfléchir à des moyens d’améliorer leurs conditions de vie sociale et matrimoniale. Le but est de rappeler, à chacun de nous, notre devoir de déférence envers les droits de la personne, quel que soit le sexe, notamment en matière de respect, de considération, d’attention, de transparence et de bon traitement, afin de, sinon, mettre fin aux injustices, du moins les réduire considérablement. Il s’agit aussi d’encourager la société dans son ensemble (hommes et femmes) à s’informer sur les préceptes religieux et à les appliquer comme ils ont été prévus par la religion, sans distinction de genre, dans le souci d’enrayer les inégalités de genre et de consolider la cohésion sociale.
HALIMATOU KEITA, SOCIOLOGUE DE LA FAMILLE ET DE
L’ÉDUCATION, ÉTUDIANTE EN COMMUNICATION ET RELATIONS PUBLIQUES!