Le poids des jugements de valeur!
Nous avons souvent tendance à nous attarder plus sur les effets que sur les causes des phénomènes. Les jugements de valeur ont un pouvoir de nuisance absolu.
Ceci est l’histoire d’une femme mariée qui avait rejoint la belle famille. Elle est une passionnée de mode et de shopping. Très coquette, elle a l’habitude de s’adonner, de temps à autre, à des séances d’achats, l’un de ses loisirs privilégiés, lorsqu’elle perçoit sa bourse afin de renouveler sa garde-robe et de se faire plaisir. Au moment où elle rejoignait la famille de son époux, elle n’avait jamais imaginé que cette facette de sa personnalité serait utilisée pour la dépeindre comme une femme motivée uniquement par l’appât du gain, cherchant un mariage pour des raisons financières et pour avoir l’occasion de s’installer en Occident grâce à son époux, déjà établi là-bas. À cela s'ajoute son refus catégorique de laisser des membres de sa belle-famille s'immiscer dans sa vie conjugale, lorsqu’ils ont tenté de régir son foyer. Cette décision était motivée par sa détermination à protéger son ménage, ainsi que par sa conviction profonde selon laquelle le couple constitue une sphère privée qui n’appartient qu’au mari et à sa femme. Pour cette seconde raison, les membres de la belle famille l’ont décrite comme une femme dangereuse, infâme, qui cherche à éloigner son époux de sa famille afin de pouvoir mieux profiter de lui. Ces jugements portés sur elle lui ont valu une haine viscérale de la part de certains membres de sa belle-famille qui n’avait plus d’autres préoccupations que de la détruire en anéantissant, par la même occasion, son ménage. Tous les actes qu’elle posait, même positifs, étaient analysés à travers le prisme de leurs opinions à son sujet. On ne lui accordait aucune indulgence, on exigeait d’elle la perfection. On ne lui pardonnait pas la moindre erreur. Ces jugements hâtifs lui ont valu une dégradation de sa réputation auprès de la belle famille, un honneur bafoué, de la maltraitance psychologique et verbale, l'entrainant dans une profonde dépression. Son mariage finit par se briser. Avant son divorce, quand elle a rejoint son mari à l’étranger, la belle famille a été surprise de voir que, bien qu’elle soit maintenant près de son mari, à chaque fois qu’elle a besoin du soutien de ce dernier pour n’importe quelle raison (financier, conseil, etc.), son mari les satisfaisait. Ainsi, ceux qui lui ont infligé tant de mal ont fini par tout regretter parce qu’ils se sont rendu compte qu’elle a été mal jugée. Ils n’ont ménagé aucun effort pour recoller les morceaux et rétablir l’ordre des choses, mais ils se sont heurtés à une personne brisée dans sa chair, dans son honneur qui ne voulait plus rien savoir d’eux et du mariage. Ils lui ont infligé tellement de mal qu’elle se sentait désormais de trop non seulement dans ce mariage, mais aussi, plus largement, dans la famille entière. Tout ce qu’elle souhaitait, c’est se défaire de ce mariage pour pouvoir s’extirper de cette famille. Ce qu’elle fit avec beaucoup de difficultés. Après son divorce, elle a traîné deux ans plus tard avec les traumatismes de son expérience. Des traumatismes qui l’ont placée dans une instabilité émotionnelle intense de sorte qu’elle rencontrait beaucoup de difficultés à reconstruire sa vie malgré les multiples prétendants sérieux qui la courtisaient et qui nourrissaient le désir de l’épouser.
Je vous raconte cette histoire tirée d’une expérience réelle afin d’aborder le thème que j’ai choisi de développer aujourd’hui :
le poids des jugements de valeur.
Le jugement de valeur n’est rien d’autre que la tendance à porter une appréciation subjective sur une personne, une chose ou une situation. Ce jugement peut se révéler positif ou négatif. Nous avons souvent l’habitude de nous fier aux effets (les résultats, les réactions) pour nous construire une opinion sur un individu ou une situation donnée sans prendre la peine d’investiguer sur leurs causes profondes. C’est effectivement une routine qui nous simplifie beaucoup la vie en ce sens qu’elle nous épargne les efforts d’une recherche poussée ou d’une réflexion prenante. Seulement, cette recherche de facilité est dommageable à plusieurs égards à la stabilité sociale dans la mesure où des vies, des ménages, des relations se brisent ainsi gratuitement à cause des appréhensions sans fondement solide. L’exemple que j’ai fourni plus haut concerne le mariage, mais les jugements hâtifs peuvent se constater dans d’autres domaines, notamment le milieu professionnel, politique (entre gouvernants et gouvernés, entre gouvernants), la sphère sociale, à savoir les relations amicales, maritales, fraternelles, parentales, etc.
C’est, par exemple, le cas de l’économe ambitieux, jugé avare par son entourage ; de l’employé timide et introverti, perçu comme indifférent et exclu par ses collègues ; de l’étudiant stigmatisé, exclu, considéré comme incompétent par ses pairs uniquement en raison de la couleur de sa peau ; de la prostituée jugée, marginalisée, par la société sans effort de saisir les causes de ce choix, pour ne citer que ces cas. Les exemples sont inépuisables et les conséquences souvent désastreuses.
Atteinte à l’estime de soi
Les jugements de valeur négatifs peuvent nuire à l’estime de soi de la personne visée. Se faire étiqueter ou critiquer de manière subjective peut entraîner un sentiment d’infériorité, de doute de soi, voire de dépression.
Renforcement des stéréotypes
Lorsque les jugements de valeur
reposent sur des généralisations ou des stéréotypes, ils contribuent à
perpétuer des idées fausses sur la personne ou le groupe auquel elle
appartient. Cela peut nuire à l’inclusion et à la diversité.
Détérioration des relations
interpersonnelles
Proférer des jugements de valeur
peut causer des tensions ou des conflits dans les relations, que ce soit dans
le cadre personnel, familial, ou professionnel. Les jugements négatifs peuvent engendrer
la méfiance, la distance ou même une rupture des liens.
Impact sur la réputation
Les jugements de valeur peuvent
ternir la réputation d’une personne, surtout lorsqu’ils sont exprimés
publiquement ou partagés avec d’autres. Cela peut affecter sa vie sociale,
professionnelle, et son image au sein de la communauté.
Influence sur le comportement
Lorsqu’une personne est constamment jugée de manière négative, elle peut finir par adopter le comportement correspondant à ces jugements, un phénomène appelé "prophétie autoréalisatrice". Cela peut limiter son développement personnel et ses capacités.
Création d’un environnement toxique
Dans un contexte de travail ou
social, proférer des jugements de valeur contribue à créer un climat de
jugement et de critique, où les individus se sentent constamment évalués. Cela
peut mener à une baisse de motivation, de productivité, et à une augmentation
du stress.
Perpétuation de l’injustice
Les jugements de valeur peuvent
encourager l’injustice, surtout s’ils sont basés sur des préjugés ou des idées
fausses. Cela peut mener à des comportements discriminatoires, privant la
personne visée de ses droits ou de ses opportunités.
Source de pression supplémentaire :
La personne qui subit un jugement de valeur en fonction de l’acte qu’elle a posé ou d’une erreur qu’elle a commise est souvent sous pression ou dans un profond regret. De ce pont de vue, lui proférer des jugements négatifs pourrait la nuire davantage et rendre difficile sa repentance. Sous le poids des jugements de valeur et de ses propres erreurs, elle pourrait développer des pensées suicidaires et aller jusqu'à passer à l'acte, mais, avec le soutien et la compréhension de son entourage, elle peut se repentir, plus facilement, et se réinsérer dans la société. Il est crucial de comprendre que les individus qui ont tendance à critiquer les actions des autres pourraient eux-mêmes commettre les mêmes écarts de conduite, voire des erreurs encore plus graves, s’ils se trouvaient dans la même situation que les personnes concernées. Certains contextes ou situations placeraient dans des moments de faiblesse n’importe qui, et c’est de là qu’on devient exposé à commettre des actes qu’on n’aurait pas posés si les conditions étaient favorables.
En résumé, les jugements de valeur peuvent avoir des effets délétères sur la personne visée, en altérant son estime de soi, en nuisant à ses relations et à sa réputation, et en créant un environnement toxique à même de la pousser vers la déperdition. Ces conséquences soulignent l’importance de privilégier une communication basée sur la bienveillance, l’empathie et le factuel plutôt que sur des évaluations subjectives.
Cet article s’inscrit, ainsi, dans la logique d’inciter les gens à prendre l’habitude de déployer les efforts de recherche nécessaire lorsqu’ils font face à une situation donnée afin d’en déterminer le contexte avant de proférer un quelconque jugement sur un acte ou une personne. Et s’ils sont dans l’impossibilité de saisir les causes des phénomènes, il serait plus opportun de faire preuve de neutralité parce que les jugements hâtifs produisent des dommages supplémentaires à ceux qui sont déjà submergés par leur vécu.
HALIMATOU KEITA,
SOCIOLOGUE DE LA FAMILLE ET DE L’ÉDUCATION, ÉUDIANTE EN COMMUNICATION ET RELATIONS PUBLIQUES!

